Actualités artistiques / Künstlerische Aktualität
22.10.2020

États généraux : les festivals se réinventent à l’heure de la crise sanitaire

États généraux : les festivals se réinventent à l’heure de la crise sanitaire

En organisant les États généraux des festivals, le ministère de la Culture a donné la parole aux professionnels du secteur. Avec une ambition : réinventer le modèle des festivals (1/2).


Donner la parole aux professionnels du secteur, constituer un espace de dialogue : telles étaient les objectifs initiaux de cette première édition des états généraux des festivals, organisée par le ministère de la Culture les 2 et 3 octobre à Avignon, avec une ambition : réinventer le modèle des festivals. Les objectifs de cet événement inédit sont pleinement atteints, si l’on en juge par les nombreuses – et particulièrement riches – contributions des acteurs culturels et territoriaux qui ont suivi l’événement : selon le bilan du ministère, ils étaient au total 1200 personnes à suivre ces états généraux, dont 400 personnes présentes à Avignon. Par ailleurs, les états généraux ont été décentralisés dans les 21 directions régionales des affaires culturelles (DRAC), et 1044 connexions en ligne ont été enregistrées.

Bien sûr, cet intérêt est le signe d’un besoin immédiat : la crise sanitaire, on le sait, a frappé de plein fouet l’écosystème des festivals, entraînant annulations et reports en cascade. « Aujourd’hui, a souligné la ministre de la Culture lors de son intervention d’ouverture, la situation des festivals demeure marquée par l’incertitude, l’ombre de la pandémie continue de planer. Je sais que cette situation suscite chez vous beaucoup d’inquiétude et de remise en question ».

Pour répondre à ces besoins urgents, le gouvernement s’est d’ores et déjà mobilisé « en créant cet été un fonds festival doté de 10 M€ et confié aux DRAC pour sa mise en œuvre ». « Ce fonds sera prolongé en 2021, il bénéficiera d’une première enveloppe de 5 M€ qui permettra d’apporter un soutien aux organisateurs des festivals les plus touchés par la crise et les accompagner dans la mise en œuvre des événements de 2021 », a assuré la ministre. Autre sujet brûlant : les difficultés d’application de la circulaire du ministère de l’Intérieur concernant l’indemnisation des services d’ordre des manifestations culturelles (dite « circulaire Collomb »). Face à ses difficultés, un moratoire a été arrêté jusqu’au 31 décembre 2020 en attendant de parvenir à une amélioration du dispositif. Il sera « reconduit » si la situation sanitaire l’impose, a précisé la ministre.

Création, territoires, public

La crise sanitaire a également eu un effet indirect en révélant « aux yeux de tous », selon la ministre de la Culture, « l’importance des festivals dans la vie de notre pays ». Pourtant, le travail en profondeur des festivals, dont l’impact est considérable en termes de création artistique, de renouvellement des publics, de rayonnement territorial et de retombées économiques et touristiques, reste souvent peu ou mal connu. Pour cette raison – c’était la seconde ambition de ces états généraux – il faut être en mesure d’envisager les « enjeux d’avenir » des festivals et de « réinterroger leur accompagnement par l’État ».

Un festival, qu’est-ce que c’est précisément ?, s’est demandé Emmanuel Wallon, professeur de sociologie politique à l’université Paris-Ouest-Nanterre, en s’appliquant à dresser un « panorama des festivals », ces organismes aux mille visages. Extension des domaines d’intervention artistique, importance de l’inscription territoriale, rôle des aventures collectives, les festivals sont à la fois, selon lui, « des espace-temps d’intensification de l’expérience esthétique et sociale » mais aussi « des fabriques d’images et de politiques culturelles ». Sans oublier la place déterminante du public : selon l'édition 2020 de l'enquête sur les pratiques culturelles des Français publiée par le département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la Culture, « 19% des Français » déclarent fréquenter un festival chaque année. C’est « un public récidiviste, d’une fidélité inouïe », s’est réjoui Emmanuel Wallon.

Les festivals, s’ils ont une importance économique, ce n’est pas seulement pour des raisons économiques, mais également pour des raisons culturelles, sociales, territoriales, humaines

Réinventer le modèle économique des festivals

Si la crise sanitaire a permis de mettre l’accent sur le rôle « structurant » des festivals dans notre « identité », elle a également soulevé la question de la « fragilité » de leurs modèles économiques. Une fragilité qu’ont soulignée tous les participants de la table-ronde sur l’évolution de ces modèles économiques, en s’inquiétant notamment de « la faiblesse des ressources propres » des festivals. « Cela pose la question du financement de leur développement », a estimé Véronique Gomez, responsable du secteur culturel au Crédit Coopératif, qui accompagne de nombreux festivals. Une opinion partagée par Odile Pradem-Faure, directrice du festival de Saintes, pour qui « l’augmentation des charges a pour conséquence une baisse de la part de budget dédiée à l’artistique », et par Jean-Paul Roland, directeur des Eurockéennes de Belfort, qui relève que la pérennité des actions de service public que mène le festival « en faveur de la solidarité, l’accessibilité, du développement durable ou de la culture pour tous » est remise en question.

Anne Mistler, adjointe au maire de Strasbourg, insiste quant à elle sur la créativité des territoires, en soulignant les « interactions » entre festivals et structures culturelles. « Le festival de musique contemporaine Musica, qui vient de se tenir, diversifie notamment son offre dans les musées de Strasbourg », a-t-elle précisé.

Autofinancé à 97%, le festival de danse contemporaine de la coopérative Illusion & Macadam, qui suit notamment les chorégraphes Mathilde Monnier et Xavier Le Roy, est pourtant aujourd’hui, selon l’expression de Vincent Cavaroc, son codirecteur, « un colosse aux pieds d’argile ». « Nous essayons de mener un projet culturel exigeant avec un modèle économique, l’autofinancement, qui s’avère extrêmement fragile », dit-il. Pour Paul Rondin, directeur délégué du festival d’Avignon, quelle que soit la nature du festival – grand ou petit, subventionné, autofinancé ou issu d'un financement privé –, il est avant tout « une petite entreprise ». « Comme telle, souligne-t-il, il est important de la relancer, de remettre en route la machine. Nos artistes, nos techniciens, ont besoin de retrouver leur activité ».

Face à cette hétérogénéité des « modèles festivaliers », Emmanuel Négrier, directeur de recherches au CNRS et modérateur de la table-ronde, insiste sur un paradoxe : selon lui, « les festivals, s’ils ont une importance économique, ce n’est pas seulement pour des raisons économiques ». « Dans le cadre de l’enquête sur les festivals que nous avons lancée en 2019 avec France Festivals, explique-t-il, nous nous sommes rendus compte que les festivals n’étaient plus cette économie frivole parce que temporaire, et que l’addition de petits événements faisait couler de grandes rivières, dont la portée est non seulement culturelle, mais aussi sociale, territoriale, humaine ».

Des pistes pour demain

Comment dès lors trouver des « pistes d’évolution durables », propres à renforcer les modèles économiques des festivals ? Première possibilité : en misant sur les nouvelles formes juridiques. « Les Chorégies d’Orange, en passant du statut associatif à une société publique locale (SPL), ont pu pérenniser leur activité et leurs emplois grâce à un apport important de la région, qui a été rendu possible par son nouveau statut », observe Véronique Gomez, qui insiste également sur les potentialités ouvertes par la loi sur l’économie sociale et solidaire.

Cette dernière voie a été suivie par la coopérative Illusion & Macadam. « Il y a quelques années, raconte Vincent Cavaroc, nous avons opéré une transition juridique, en gardant l’association-mère et en montant une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) qui fait office de tête de holding. Notre maillage présente de nombreux avantages, notamment en nous permettant d’accéder à des crédits liés à l’économie sociale et solidaire ».

Toutefois, « les nouvelles structures ont parfois du mal à être reconnues », fait remarquer Jean-Paul Roland, en citant l’exemple du festival GéNéRiQ, une association créée par les Eurockéennes en mars dernier. « Avec ce festival, qui se passe dans cinq villes, nous nous sommes donnés un objectif : rapprocher le public des artistes tout en faisant redécouvrir le patrimoine de la ville, par exemple en faisant des concerts dans des lieux décalés, comme des centres d’art ». Du fait de son statut juridique, ce festival n’a pas pu bénéficier d’aides publiques en dépit de ses missions.    

Autre possibilité d’évolution : la diversification des festivals vers des contenus audiovisuels. « Pendant le confinement, observe Jean-Paul Roland, on a vu fleurir un grand nombre de propositions en streaming, toutes choses que nous étions, aux Eurockéennes, à même de proposer au public. Ce qui manque aux festivals, c’est la possibilité de pouvoir produire des contenus audiovisuels ». Même tonalité chez Paul Rondin : « On a là, avec les contenus audiovisuels de nos spectacles, un gisement extraordinaire. Au festival d’Avignon, nous avons choisi de mettre en place une filiale pour valoriser les contenus audiovisuels du festival et en inventer d’autres. Pour nous, c’est une façon de conquérir de nouveaux marchés. De plus, c’est aussi un moyen de toucher des publics empêchés, qui ne peuvent pas se déplacer, comme ceux des hôpitaux, de participer à un effort de démocratie culturelle ». Les contenus audiovisuels, voie de sortie « vertueuse » pour de très nombreux festivals, aujourd’hui dans l’impasse de la crise sanitaire ? « En tout cas, conclut Paul Rondin, on dispose d'un moyen important de développer des recettes propres. C’est valorisant pour les œuvres et ça permet aux artistes et ayant-droits de trouver de nouvelles rémunérations ». A suivre.

Ministère de la culture